Trois types de valeurs immobilières pour trois contextes différents. Comprendre leur définition, leur méthode de calcul et leurs cas d’usage pour choisir la bonne expertise.
L’expression « expertise immobilière » recouvre plusieurs types d’évaluations distinctes, qui ne répondent pas à la même question et ne produisent pas le même résultat. Trois principales bases de valeur dominent la pratique française : la valeur vénale, la valeur locative et la valeur hypothécaire. Chacune répond à une intention précise et mobilise une méthodologie spécifique.
La valeur vénale est la plus connue : c’est la valeur de marché d’un bien à la date d’évaluation, correspondant au prix qui pourrait être obtenu dans des conditions normales de transaction. Elle est définie notamment par les articles 666 et 764 du Code général des impôts pour la fiscalité, et par le Red Book RICS (Market Value) pour les standards internationaux.
La valeur locative quantifie le loyer de marché qu’un bien est susceptible de générer. Elle est essentielle pour les immeubles de rapport, les locaux commerciaux, les bureaux, et dans les procédures de renouvellement ou de révision de bail commercial (statut des baux commerciaux du Code de commerce, articles L145-33 et suivants).
La valeur hypothécaire, ou Mortgage Lending Value, est une valeur prudentielle long terme utilisée par certaines banques comme base de la quotité de financement. Elle écarte les éléments spéculatifs du marché et retient des hypothèses soutenables dans la durée du prêt.
Cet article détaille les définitions, méthodes et cas d’usage de ces 3 valeurs, et explique comment choisir la bonne expertise selon le contexte. Il s’adresse aux particuliers et professionnels qui souhaitent comprendre ce qu’ils demandent à un expert et ce qu’ils recevront en rapport.
La valeur vénale
La valeur vénale correspond à la valeur de marché d’un bien à une date donnée. Elle se définit comme le prix qui pourrait être obtenu dans des conditions normales, entre un vendeur non contraint et un acquéreur informé, à l’issue d’une commercialisation appropriée. C’est la base de valeur centrale de la plupart des missions d’expertise.
Cadre juridique en France :
- Article 666 CGI pour la valeur au 1er janvier utilisée pour l’IFI
- Article 764 CGI pour la valeur au jour du décès en succession
- Article 150 VB CGI pour la détermination des plus-values immobilières des particuliers
- Market Value au sens du Red Book RICS / IVS pour les missions internationales
Méthodes d’évaluation usuelles :
- Comparaison avec des transactions récentes similaires (base DVF, bases notariales, données privées)
- Capitalisation des revenus locatifs normatifs pour les immeubles productifs
- DCF pour les actifs structurés ou en transformation
- Coût de remplacement pour les actifs spécifiques
Cas d’usage typiques :
- Déclaration fiscale (IFI, succession, donation, plus-value)
- Cession ou acquisition
- Apport à une société
- Contentieux amiable ou judiciaire
- Garantie bancaire (partiellement, avec ajustement possible en valeur hypothécaire)
La valeur locative
La valeur locative est le loyer de marché qu’un bien est susceptible de générer dans des conditions normales. Elle se distingue du loyer en place (loyer effectivement perçu) et du loyer facial (montant écrit dans le bail).
Cadre juridique :
- Articles L145-33 et L145-36 du Code de commerce pour la valeur locative des baux commerciaux
- Décret n° 53-960 du 30 septembre 1953 et révisions (ILAT, ILC) pour l’indexation
- Méthode des valeurs locatives de marché définie par la pratique et la jurisprudence du juge des loyers commerciaux
Méthodes d’évaluation :
- Comparaison avec des baux signés récemment dans le secteur
- Approche par l’offre et la demande de surfaces comparables
- Prise en compte des concessions locatives (franchise de loyer, paliers, travaux à la charge du bailleur) pour normer la valeur faciale
Cas d’usage typiques :
- Renouvellement de bail commercial (statut des baux commerciaux)
- Fixation du loyer initial pour un nouveau bail
- Déplafonnement lors d’un renouvellement triennal ou lors d’une modification des caractéristiques du bail
- Litige locatif entre bailleur et preneur
- Valorisation d’un immeuble de rapport par capitalisation des loyers
La valeur hypothécaire
La valeur hypothécaire, ou Mortgage Lending Value (MLV), est une valeur prudentielle long terme utilisée par certaines banques pour déterminer la quotité de financement d’un actif donné en garantie. Elle tire son origine du droit allemand (Pfandbriefgesetz, loi sur les obligations foncières) et s’est diffusée dans plusieurs pays européens.
Principe : La MLV retient des hypothèses soutenables dans la durée du prêt et écarte les éléments spéculatifs pouvant affecter temporairement la valeur de marché. Elle est donc généralement inférieure à la valeur vénale, avec un écart typique de 10 à 25 % selon les actifs et les marchés.
Cadre :
- Pfandbriefgesetz allemande (§16, §24)
- Orientations EBA sur les garanties hypothécaires (EBA/GL/2015/12)
- Règlement (UE) 575/2013 dit CRR, article 229
- Pratique variable des banques européennes (fréquente en Allemagne, Autriche, Europe centrale ; plus ponctuelle en France)
Cas d’usage typiques :
- Financement hypothécaire par une banque qui applique le cadre MLV
- Revalorisation prudentielle d’un portefeuille de garanties bancaires
- Financement transfrontalier avec une banque qui impose sa méthodologie de valorisation
En France, la valeur vénale reste la référence majoritaire pour les missions bancaires. La valeur hypothécaire est plutôt mobilisée par des filiales françaises de banques européennes ou pour des financements structurés internationaux.
Choisir la bonne expertise selon le contexte
| Contexte | Valeur attendue | |—|—| | Déclaration IFI / succession / donation | Valeur vénale | | Plus-value immobilière | Valeur vénale à l’acquisition et à la cession | | Cession d’un bien | Valeur vénale | | Renouvellement de bail commercial | Valeur locative | | Litige entre bailleur et preneur | Valeur locative | | Financement bancaire classique | Valeur vénale (parfois + valeur hypothécaire) | | Financement hypothécaire sous MLV | Valeur hypothécaire | | Immeuble de rapport (évaluation globale) | Valeur vénale + valeur locative (capitalisée) | | SCPI, OPCI, fonds immobiliers | Valeur vénale au sens Red Book / Fair Value |
Un rapport d’expertise peut produire plusieurs bases de valeur simultanément selon la mission. Par exemple, un rapport pour un financement structuré livrera conjointement valeur vénale, valeur locative de marché et, si demandée, valeur hypothécaire.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre valeur vénale et prix de marché ?
Les deux termes sont très proches et souvent utilisés comme synonymes. La valeur vénale est le prix estimé dans des conditions normales de marché, à une date donnée. Le prix de marché (ou prix de transaction) est le montant effectif d’une vente passée. L’écart entre les deux peut exister si la transaction s’est déroulée dans des conditions non normales (vente en urgence, relation particulière entre parties, marché très tendu).
Peut-on déduire la valeur vénale du loyer en place ?
Oui, par la méthode de capitalisation des revenus. La valeur vénale se déduit du loyer annuel normatif divisé par un taux de rendement de marché. Cette méthode est particulièrement adaptée aux immeubles de rapport, aux locaux commerciaux loués et aux actifs tertiaires générant des revenus réguliers. Elle n’est pas pertinente pour les biens non loués ou à usage personnel.
La valeur hypothécaire existe-t-elle vraiment en France ?
Oui, elle est utilisée par plusieurs banques actives en France, notamment les filiales françaises de banques allemandes ou autrichiennes. Certains financements structurés à long terme intègrent également une exigence de valeur hypothécaire. Sa diffusion reste cependant plus limitée en France qu’en Allemagne ou en Europe centrale.
Un même bien peut-il avoir des valeurs différentes selon le type d’évaluation ?
Oui, c’est même la norme. Un immeuble de rapport peut avoir une valeur vénale de 2 millions d’euros (méthode par comparaison), une valeur basée sur ses loyers de 1,9 million (méthode par capitalisation avec taux de rendement 6 %) et une valeur hypothécaire de 1,7 million (MLV avec taux prudentiel et abattement). Ces écarts sont normaux et reflètent les différentes méthodes et bases retenues.
Comment savoir quelle valeur demander à un expert ?
Le choix dépend de la finalité de la mission. Pour une déclaration fiscale ou une cession : valeur vénale. Pour un renouvellement de bail : valeur locative. Pour un financement bancaire sous MLV : valeur hypothécaire. Pour un immeuble de rapport : valeur vénale et valeur locative conjointement. En cas de doute, l’expert consulté peut conseiller la bonne base de valeur après analyse du contexte.